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Ils sont les chefs d’orchestre discrets mais essentiels d’une santé mentale plus proche des besoins locaux. Dans la Manche comme dans l’Artois Audomarois, les coordinateurs de PTSM (Projets Territoriaux de Santé Mentale) donnent corps à une politique ambitieuse, adaptée à chaque territoire. À travers les regards croisés de Marie Rébillon, coordinatrice du PTSM de la Manche, et Rémy Koszarek, coordinateur du PTSM de l’Artois Audomarois, cet article propose un éclairage concret sur un métier encore méconnu, au croisement des dynamiques institutionnelles et des réalités de terrain.


Coordinateur de PTSM : un métier de terrain et de réseau
« Mon rôle principal est de structurer la feuille de route du PTSM et de définir un calendrier d’actions pour l’année à venir », explique Marie Rébillon, coordinatrice du PTSM Manche. Elle élabore les avenants au Contrat Territorial de Santé Mentale (CTSM), co-anime des groupes de travail et veille à l’articulation avec les politiques régionales de l’ARS. Son positionnement, à la croisée des institutions, lui demande une posture à la fois proactive et souple : « Le coordinateur du PTSM est en lien étroit avec l’ARS. Cette dernière a une position hiérarchique importante, mais le coordinateur doit pouvoir proposer ses idées et faire avancer le projet. »
Marie Rébillon se définit avant tout comme une « facilitatrice » : elle doit savoir fédérer sans imposer, faire dialoguer des acteurs très divers sans se substituer à eux. Une posture qui repose sur la confiance, la pédagogie et une fine connaissance du territoire.
Dans l’Artois Audomarois, Rémy Koszarek se présente comme un professionnel multitâche : « Je m’occupe de la communication, du réseau et de la centralisation des informations du territoire. » Ancien infirmier, il a travaillé en hospitalisation à domicile, en foyer de vie, puis en EHPAD avant de prendre la coordination du PTSM. Cette trajectoire lui donne une légitimité naturelle dans ses échanges avec les acteurs de terrain : « Mon passé m’aide à comprendre concrètement les réalités et les contraintes des acteurs du soin et du médico-social. »
Son rôle implique aussi de représenter le PTSM auprès d’instances variées, de capter les signaux faibles du territoire et d’identifier les opportunités de projet. « Le poste de coordinateur est intéressant même s’il est parfois fatiguant. Il faut beaucoup de persévérance et de l’agilité pour mener à bien un projet comme celui-ci. »
Comment les PTSM s’adaptent aux réalités locales
Dans la Manche, le PTSM repose sur neuf grands enjeux, allant de la cartographie de l’offre à la coordination des parcours, en passant par la formation, l’accueil familial ou encore l’articulation avec la démarche « territoire 100 % inclusif ». Ces enjeux ont été définis dès 2019, mais ne sont pas figés : « Les priorités définies en 2019 ont déjà beaucoup évolué », précise Marie Rébillon. Les actions sont co-construites avec les partenaires dans le cadre de groupes de travail et formalisées dans les avenants successifs au CTSM.
Chaque groupe de travail est composé d’acteurs locaux issus des champs sanitaire, médico-social, associatif ou institutionnel, en fonction des thématiques abordées. Cette organisation permet de mobiliser des expertises ciblées tout en assurant un pilotage global du projet territorial.
En Artois Audomarois, l’approche est centrée sur les parcours de vie : périnatalité, enfance, précarité, personnes âgées… « Chaque parcours a ses objectifs stratégiques, portés par des pilotes et copilotes bénévoles, et articulés avec les six priorités nationales », souligne Rémy Koszarek. Ce modèle, plus sectorisé, favorise la responsabilisation des professionnels engagés dans le pilotage des parcours, en leur donnant un rôle moteur dans la définition et le suivi des actions.
Ces deux modèles illustrent la capacité des PTSM à s’adapter aux réalités des territoires et à construire une gouvernance partagée, qu’elle soit structurée par thématiques transversales ou par tranches de vie.
Décloisonner les acteurs par la coordination territoriale
« On a réussi à créer une vraie interconnaissance entre partenaires. On sait qui fait quoi et où », se réjouit Marie Rébillon. Le PTSM a permis d’officialiser des coopérations par convention, mais aussi d’organiser des immersions croisées pour favoriser la compréhension mutuelle entre professionnels : « Des stages d’immersion sont aussi parfois réalisés entre partenaires afin que chacun comprenne mieux le travail des autres. » Cette logique de coopération vise à fluidifier les parcours et à renforcer la cohérence des actions de santé mentale sur le territoire.
Dans le Pas-de-Calais, les actions interprofessionnelles sont également nombreuses : création d’un logigramme de repérage des risques suicidaires à domicile et en EHPAD, temps d’échange autour des 1 000 premiers jours réunissant Protection Maternelle et Infantile (PMI), pédopsychiatrie, Dispositifs d’Appuis à la Coordination (DAC) ou encore l’événement « Tous en basket pour notre santé mentale », qui sensibilise de manière conviviale aux bienfaits de l’activité physique.
« On réussit à impliquer des acteurs du sanitaire, du social, de l’éducation nationale ou encore des maisons sport santé », résume Rémy Koszarek. L’objectif est de décloisonner les pratiques, valoriser les compétences de chacun et créer une dynamique collective autour de la santé mentale.
Une dynamique collective entre coordinateurs
En Normandie comme en Hauts-de-France, les coordinateurs ne travaillent pas seuls. « Nous sommes sept coordinateurs en Normandie. On partage nos actions phares chaque année lors d’un séminaire régional », explique Marie Rébillon. Ces temps d’échange permettent de capitaliser sur les réussites locales et d’identifier des leviers communs. Dans les Hauts-de-France, une plateforme collaborative régionale est en cours de déploiement entre les huit PTSM, afin d’outiller cette coopération interterritoriale et favoriser la pérennisation des projets.
Les défis du coordinateur de PTSM au quotidien
La coordination territoriale en santé mentale implique de nombreux défis. Marie Rébillon évoque notamment une difficulté structurelle : « La ressource principale dont manque le territoire est la ressource soignante et médicale. » Elle revient également sur la posture particulière que requiert sa mission : « Il a fallu être un appui sans mettre de pression, être identifié comme référente santé mentale, éviter les doublons et connecter les projets entre eux. »
Rémy Koszarek souligne de son côté « le temps disponible de chaque acteur pour participer au projet » comme un frein à la mobilisation. Il insiste aussi sur la charge du poste : « Avoir un deuxième coordinateur pourrait être une partie de la solution car le poste est très prenant et il est difficile de tout gérer seul. »
Pour lui, cette complexité appelle un pilotage collégial : « Il faut également qu’il y ait une réflexion commune, à plusieurs têtes, pour éviter des actions unilatérales. »
Suivi et communication : outiller la coordination des PTSM
Pour assurer le suivi de son PTSM, Marie Rébillon s’appuie sur plusieurs outils : un calendrier des actions, des bilans présentés en Commission Spécialisée en Santé Mentale (CSSM) deux fois par an, et un rapport d’activité annuel. « La commission spécialisée en santé mentale fait ainsi un rendu sur chaque action et un rapport d’activité du PTSM est créé en fin d’année. », précise-t-elle.
Dans l’Artois Audomarois, Rémy Koszarek indique que chaque fiche-action est dotée de ses propres indicateurs. Mais il reconnaît les limites du système actuel : « Il est cependant compliqué de mettre en place un système de suivi et d’évaluation et d’avoir accès à toutes les données nécessaires. »
Pour mieux faire connaître les actions en cours, les deux coordinateurs ont misé sur des outils de communication accessibles et ciblés. Dans la Manche, des flyers et cartes de visite ont été créés, et une newsletter santé mentale est en préparation pour renforcer l’information des professionnels et des usagers. « Le manque de communication est un défi », reconnaît Marie Rébillon, qui voit dans cette stratégie un levier pour améliorer la lisibilité du PTSM. Rémy Koszarek, quant à lui, mobilise des formats plus événementiels comme les conférences thématiques organisées lors de la Semaine d’Information sur la Santé Mentale.
Impliquer les usagers pour une gouvernance plus inclusive
« Un des prochains défis est de favoriser l’implication des usagers dans la gouvernance », affirme Rémy Koszarek. Il travaille à ce titre avec son collègue du littoral sur un projet de plaidoyer visant à promouvoir la reconnaissance des personnes en situation de handicap psychique dans la région Hauts-de-France. Cette initiative vise à faire émerger une représentation structurée des usagers au sein des instances décisionnelles.
Du côté de la Manche, Marie Rébillon souhaite renforcer l’appropriation locale du projet en responsabilisant les acteurs sur des thématiques transversales. « On souhaite associer un plus grand nombre de partenaires sur des sujets transversaux et les encourager à être moteurs dans le projet. » Elle cite notamment la périnatalité et le maintien au logement comme axes prioritaires pour les années à venir.
Pour une reconnaissance nationale des coordinateurs
Malgré leur rôle clé dans la mise en œuvre des politiques de santé mentale, les coordinateurs de PTSM restent aujourd’hui peu reconnus à l’échelle nationale. Rémy Koszarek le constate au quotidien : « Il n’existe pas de référentiel de métier. Chaque coordinateur a un statut, un rattachement, des moyens différents. » Ces disparités rendent le poste parfois précaire, isolé et limitent les possibilités d’action. Il plaide pour la création d’une structure commune ou d’une association nationale des coordinateurs, qui permettrait de porter une voix collective, de mutualiser les ressources et de donner davantage de légitimité au travail mené sur les territoires.
Marie Rébillon souligne, de son côté, que « chaque PTSM est région dépendant » et appelle à une harmonisation des moyens alloués. Cette hétérogénéité territoriale freine la lisibilité et l’impact des projets, alors même que les enjeux de santé mentale sont communs. Pour les deux coordinateurs, il devient nécessaire de penser un cadre national plus clair, garantissant à la fois l’équité des moyens et la reconnaissance du rôle stratégique de la coordination.
Renforcer les coordinateurs pour pérenniser les PTSM
Les témoignages croisés de Marie Rebillon et Rémy Koszarek révèlent les multiples facettes d’un métier encore trop peu visible : celui de coordinateur de PTSM. À la fois stratèges, facilitateurs, animateurs de réseaux et garants du sens, ils occupent une position charnière entre les institutions et les acteurs de terrain.
Leur engagement patient et concret permet aujourd’hui de structurer des coopérations durables, de faire émerger des projets adaptés aux réalités locales et de construire une vision partagée de la santé mentale dans les territoires.
Mais pour que cette dynamique tienne dans la durée, elle doit s’appuyer sur une reconnaissance structurelle : un cadre de métier, des ressources harmonisées, une capacité de plaidoyer à l’échelle nationale.
Alors que se dessine une deuxième génération de PTSM, le temps est venu de consolider ce pilier invisible mais indispensable que constitue la coordination territoriale en santé mentale. Car sans coordination, il n’y a ni cohérence, ni continuité, ni transformation possible.
Hippocrate Développement s’engage et soutient les dynamiques de santé mentale territoriale. Nous accompagnons les coordinateurs de PTSM et leurs partenaires dans l’animation de collectifs, la structuration de projets et l’appui méthodologique.


